Tendance kitsch : la revanche des laids

visuel pierre et gilles

cucu horloge laqueeDepuis que le vintage est ancré dans notre culture déco, on voit revenir en fanfare un style qui n’a jamais eu le droit à ce titre honorifique, l’enfant maudit de l’art, le pustule du design : le kitsch. Il renaît fièrement de ses cendres, après des années de mépris assumé, pour être accueilli les bras ouverts par les grands noms de la déco. Alors pourquoi un tel retour en grâce? Le kitsch, c’est le nouveau chic. Monstrueuse ironie, ou sincère humilité? Car attention, le kitsch se déguise et aveugle ceux qui l’aiment sans le savoir, et pire : sans l’assumer.

cucu horloge laqueeLe mot “kitsch” est en usage depuis la seconde moitié du XIX ème siècle. Il vient probablement de l’allemand “kitschen”, qui signifie “ramasser la boue dans la rue”. C’est dire qu’il était d’emblée la fosse commune de tous les rebuts de la création. Le kitsch serait un monstre enfanté par la production de masse. Les magasins de souvenirs des villes touristiques ont été, et sont toujours, les temples du kitsch. Ils attirent les badauds comme des sirènes confiantes et narquoises. Ils savent qu’ils ne résisteront pas, qu’ils rentreront malgré toutes leurs réticences, que leur culture, leur bon goût, leur éducation auront beau les retenir, la fascination qu’exerce le kitsch vaincra. Car voilà la force du kitsch : il intrigue. Cette pléthore de bols gravés d’un prénom, de cendriers en coquillage, de réveils incrustés dans un paysage marin à paillettes, ces rayons débordant d’incohérence attirent, parce qu’on cherche à comprendre. On aimerait bien trouver du sens à tout ceci. Mais il n’y a rien à comprendre. Le kitsch, c’est le point de rencontre entre l’absurdité, l’incohérence, et le racolage. Mais qualifier le kitsch de représentation du mauvais goût, ce serait admettre que le bon goût a une existence clairement définie, que les canons de la beauté ont été répertoriés dans un manuel universellement approuvé. Or il n’en est rien. Et parler de mauvais goût reviendrait à qualifier les collectionneurs de poupées espagnoles d’imbéciles. Ou de beaufs.

Poupées russes

Ah nous y voilà, le kitsch, c’est l’art des masses incultes? C’est sans doute ainsi que le jugent les détenteurs du bon goût. Mais ce qui est plus vraisemblable, c’est que le kitsch, le vrai, est populaire. Et c’est sans doute pour cela que le kitsch des années 50 à celui des années 90 revient du royaume de la honte. Avec le vintage, on remet les pieds dans ses souvenirs. Et on se surprend à éprouver de la tendresse pour ce qui a émerveillé l’enfant que l’on était et qui devrait rebuter l’adulte qu’on est devenu. Parce que les enfants sont des adorateurs du kitsch : ça brille, ça raconte n’importe quoi, ça part dans tous les sens. Et c’est ainsi que des designers, qui possèdent une solide culture esthétique, qui sont des créateurs, et certains, des démiurges, des pionniers, redécouvrent l’horloge à coucou, l’assiette murale, la boule à neige, le nain de jardin, ou le trophée de chasse. On a vu apparaître une tête de cerf en résine, d’une couleur vive. Puis une autre en tapisserie, et puis sont venues les têtes d’éléphant, et toute une faune en papier mâché, en papier origami, en lamelles de bois. Alors on pourrait se dire qu’il y a dans cette récupération du kitsch une bonne dose d’ironie, voire de mépris. Peut-être, mais finalement, cela a peu d’importance. La véritable ironie de cette histoire, c’est que ces fameuses têtes de cerf étaient “tendance” tant qu’elles étaient revisitées par des créateurs, tant qu’elles restaient dans le domaine du confidentiel, du hors-norme, du double-sens, du second degré. Mais la tendance est vite récupérée par la grande distribution, et les voilà qu’elles retombent dans le domaine du kitsch. Et voilà, la boucle est bouclée. On le sait tous : ce qui était “in” l’année dernière est totalement “out” cette année. Il en est de même pour le kitsch : aussitôt tendance, il redevient ringard, avalé et vomi par les chercheurs d’or.

cadre bombe thermometreChez Les Chineurs, on aime le kitsch du temps passé, on vous propose des pièces qui nous ont émus par leur singularité, et un je-ne-sais-quoi qui les rend attachantes. Sérieusement. Notre kitsch à nous, c’est ce thermomètre du Mont Saint Michel, une bouteille gainée de cuir, des sujets en plâtre, les boules à neige, un canevas surprenant. On l’aime parce qu’aujourd’hui, sorti de son contexte, déconnecté de son époque, il est une énigme, il surprend, il agace, il émeut, il suscite un mélange de malaise et d’euphorie. Le kitsch ne se laisse pas enfermer, ni définir, ni cerner. Il n’a ni logique, ni équilibre. Le kitsch rejoint le cabinet de curiosités. Il fait appel à nos seules émotions, sans passer par l’analyse, le jugement. Il impose humilité et autodérision. On est tous le beauf, le ringard, le Jacky de quelqu’un. Les vrais ringards, ce sont ceux qui n’en ont pas conscience. Ceux qui se croient avant-gardistes et anticonformistes alors qu’ils se nourrissent de prémâché. Le kitsch dépend finalement de celui qui le regarde. C’est la beauté cachée des laids, pour paraphraser Gainsbarre. C’est une résistance contre l’uniformité, c’est la mauvaise herbe qui résiste à la tondeuse. Ne serait-ce que pour ça, il mérite notre respect.

assiette-barakuda

 

Photos :
Photo d’ouverture : affiche de Pierre et Gilles pour le spectacle La Mélodie du Bonheur
Horloge Coucou : Cucu, marque Diamentini et Domeniconi, designer Pascal Souhail Tarabay, sur www.cerisesurladeco.com
Cerf trophée : Fleux
Poupées russes : Matriochkas, Lanvin, Albert Elbaz, aux Galeries Lafayette
Thermomètre souvenir : My Fucking Déco
Assiette : Assiette Sergent Bosco, par Angela Rossi pour BeatUpCreations
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